"Reste à ta hauteur, ça te va bien"
C’est quand elle m’a envoyé une photo de moi qui m’a transpercée que j’ai senti nos armures mutuelles se briser.
Il y a eu un avant et un après cette photo.
Avant, à mes yeux, elle était pour moi la mère d’un ancien
patient, une crémolane, une belle femme souriante. Comme beaucoup d’autres.
Rien d’exceptionnel. Rien qui ne vienne m'attirer ou me repousser.
C’est un homme aux ambitions pleines d’illusions mais étonnamment
juste dans son ressenti envers elle et moi qui nous a mises en lien.
Dans la réalité.
Imprégné de patriarcat le conduisant à se voir plus haut qu’il n’en était réellement capable, il avait quand même la lucidité de reconnaître qu’il ne
pouvait se hisser au sommet seul, sans soutien.
Une statue a besoin de son promontoire comme le médecin nécessite ses infirmières.
Evidemment, le si bel être qu’il s’imaginait représenter ne
pouvait s’entourer que de créatures remarquables pour correspondre à l’image publique
qu’il voulait donner.
Débarqué dans la cité avec la ferme intention de la sauver, il avait sa liste
de femmes cochant les cases « la quarantaine » « souriante »
« attirante » « intelligente » dans son carnet pour l’aider dans son entreprise.
Et plus si affinités, ses comportements ultérieurs le montreront à bien des
personnes.
Et mon nom se retrouvait à côté de celui de Lydia dans le-dit carnet.
Voilà comment cette jeune femme a refait irruption dans ma
vie, des années après y être entrée alors sous le nom de Mme G. , maman de A.
Elle m’avait connue au pire moment de ma vie : en plein chaos.
Elle me racontera après le souvenir qu’elle gardait de moi de cette époque :
discrète, se cachant dans son bureau en haut de l’escalier.
Le mien à son égard était celui d’une femme très occupée, que je voyais
rarement, son fils étant accompagné majoritairement par sa grand-mère.
Donc quand nos noms sont apparus respectivement dans la
bouche de l’aspirant illuminant- illuminé, ces souvenirs anciens ont refait
surface, et nous ont interrogées autant l’une que l’autre.
Le patriarcat a cette caractéristique formidable que, fonctionnant par hiérarchie
et domination, il entraîne fatalement le pratiquant dans une mise en compétition des
autres.
Notre illuminé de service a donc, consciemment ou non, procédé au jeu des similitudes/différences
entre Lydia et moi.
Peut-être s’imaginait-il que nous allions nous battre pour lui.
Nous surpasser pour gagner son attention, lui le graal.
Comme peuvent le faire les hommes, quoi.
Sauf que.
L’aspirant-élu-en-toc a débarqué dans nos vies au moment
pile où Lydia et moi étions en prise de conscience de notre puissance individuelle,
mais surtout collective en tant que femmes.
Il nous a d’ailleurs assez vite qualifiées de sorcières. J’ai eu aussi le
privilège d’avoir en outre le qualificatif de sirène, en lien avec ma casquette
de chanteuse. (Evidemment, mon kif du dimanche est de chanter sur des rochers
et d’entraîner les marins au fond de l’eau. Pas vu Matt Damon d’ailleurs.)
Sorcière vient du mot source.
Sourcière.
Celle qui est liée à la source de vie.
Chaque personne me qualifiant de sorcière aujourd’hui m’honore.
Quelle que soit son intention, elle reconnait consciemment ou non ma capacité à
être en lien avec les éléments.
Mais je digresse.
Il pensait peut-être qu’il nous diviserait pour ses (ce qu’il
imagine beaux) yeux, il nous a finalement réunies.
Quand ce féru de psychologie et d’ésotérisme à la sauce IA a
commencé à me parler d’elle, mon cerveau, loin de prendre peur, s’est dit « putain
mais elle a l’air géniale cette nana ! »
Et bim, la rencontre a eu lieu via celui-qui-se-pense-l’élu,
et j’ai le souvenir d’un moment plein de grâce et de sororité.
Pourtant, sur le papier, y’avait pas mal de choses qui nous
séparaient elle et moi.
Enfin, surtout des croyances, quoi.
Parce qu’elle était la mère d’un de mes patients et on se doit de cloisonner, non ?
Parce qu’elle ne soutenait pas la même liste pour les municipales que moi et
par principe on n’est pas censées s’aimer, non ?
Parce qu’elle faisait des choix que je ne comprenais pas et que du coup on
était pas faites pour s’entendre, non ?
Pourtant, on a commencé à échanger, par messages, avec
beaucoup de respect l’une pour l’autre.
Et puis il y a eu ce jour-là.
Ce jour où je me suis baladée en amazone sur mon cheval en robe rouge pour les
médiévales de Crémieu.
Vues les réactions en tous genres qu’on m’a rapportées, ça a
apparemment fait son petit effet.
Ben ouais, l’image était celle d’une femme pleine d’assurance,
rayonnante, fière sur son fidèle destrier. Une femme indépendante, libre.
La réalité était toute autre.
Mon vécu du moment était celui d’une nana qui avait accepté de faire la parade une semaine auparavant, qui
a testé la monte en amazone après un bricolage de selle 2 jours avant avec un
cheval blasé à base de " putain, qu’est-ce qu’elle m’invente encore ?" , qui a récupéré la robe faite par une copine la veille et qui ne savait
absolument pas comment son pote à sabots allait réagir au milieu des lépreux,
des cracheurs de feu et des gens déguisés en arbres.
Au début de la parade, j’en menais pas large.
Peut-être que ça ne se voyait pas.
Non pas parce que je ne voulais pas paraître vulnérable, mais parce que ma
survie et celle des spectateurs passaient par mon calme, à défaut de quoi on
aurait pu voir une malheureuse poupée de chiffon rouge tenter de rester en
selle, les 2 jambes du même côté, sur un cheval en panique, dans les ruelles
pavées. Ce qui n’aurait pas forcément laissé le même souvenir aux visiteurs et
surtout gâché le travail de tous ceux qui oeuvrent pour ce moment festif.
Bref, on voyait peut-être une nana assurée. En vrai, j’étais
surtout en pleine expérimentation de la maîtrise de soi.
A ce moment-là de mon existence, j’avais viré l’imposteur-en-quête-d’illumination
de ma vie, lui ayant demandé explicitement de ne plus m’approcher.
Or la parade passait devant chez lui.
Il était là, évidemment, lui le soutien-de-l’histoire-de-la-cité.
J’ai tourné la tête et poursuivi ma route.
Puis nous avons fait le tour de la place.
Lydia était là.
C’est là qu’elle a pris la photo.
Qu’elle m’enverra plus tard dans la journée et que je recevrai au milieu de
plein d’autres clichés pris par d’autres personnes.
Pourtant, c’est cette photo qui m’a parlé.
Qui m’a émue.
A froid, j’ai bien saisi toutes les raisons qui m’ont amenées à ressentir tout
ce que j’ai perçu à la réception de sa photo.
Parmi elles, le fait que ce soit Lydia qui soit à l’origine
de cette prise de vue.
Quelques secondes après avoir salué ma sœur en puissance, je
tournais la tête et je voyais celui-qui-se-prend-pour-Jésus me mitrailler de
photos.
Lydia me dira quelques temps plus tard l’avoir vu traverser
la place en courant afin de se poster au plus près de moi, malgré mon
interdiction à son égard.
Sur le moment, j’étais trop occupée à rester en selle pour y
réfléchir.
C’est le soir, quand le souvenir de ce moment désagréable au milieu de la félicité collective s'est pointé, que la colère est montée.
J’ai pris mon téléphone et écrit un message à celui-qui-n’a-pas-respecté-mon-espace
pour le mettre en demeure définitivement de rester à sa place.
Il aura servi à mettre en lien 2 sorcières.
Finalement, il aura peut-être été élu-miné juste pour ça en ce qui nous concerne
elle et moi.
Gratitude.
Cela va bientôt faire un an.
Lydia vient de me le rappeler au café où elle m’a rejointe après que je lui ai
lu le début de ce texte.
Ce fameux jour de la parade a acté le début de notre
connexion.
Celle de 2 femmes qui se sont découvertes dans leurs similarités et
différences.
Dans leurs ombres et lumières.
Dans leurs comportements rassembleurs et destructeurs.
Mais qui ont choisi de grandir ensemble.
1 an après, le constat est sans appel : la sororité est
connexion.
Ça n’a pas été de tout repos : on s’est engueulées,
séparées, jugées.
Mais nous étions poussées à revenir l’une vers l’autre.
Alors on a pardonné, soigné, réparé, apaisé, accueilli.
Aimé.
Et c’est le souvenir de sa réponse à mon merci tout ému quand j’ai reçu la
photo qui a inspiré la rédaction de ce texte : « Reste à ta hauteur,
ça te va bien ».
Grâce à Lydia, sa présence, ses jugements, ses conseils, son
soutien, sa Bacri-attitude, ses câlins, ses larmes, je me suis hissée à la
hauteur qu’elle voyait pour moi, pour nous.
J’y étais déjà apparemment, elle a simplement contribué à me le montrer, avec
toute la puissance de son regard de sorcière.
Je vous souhaite à toutes de rencontrer votre Lydia un jour.

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