Phoenyx, la vie là où il n'y en avait plus
Je n’avais pas du tout planifié d’avoir un nouveau cheval.
Mais alors pas du tout.
Ni planifié, ni projeté, ni prévu.
J’avais bien tenté, il y a 3 ans, avec Hermès, un cheval
sauvé par une association.
Je voyais Young vieillir, je voyais ce cheval malheureux.
J’ai voulu jouer la sauveuse.
Cela n’a pas fonctionné, il y avait trop de paramètres qui rendaient notre
relation impossible.
Alors j’ai fait mon deuil de ces moments de fougue et d’insouciance
que seuls des instants entre ciel et terre, sur le dos de mon fidèle ami, m’avaient
apportés.
Je profitais alors de Young différemment et de tout ce que sa sagesse accumulée
par les années m’enseignait encore.
Notre relation a simplement évolué, et j’en étais heureuse.
Et puis il y a eu Fanfan.
Fanfan, c’est ma copine boule d’énergie.
Mais Fanfan, c’est surtout un lien de confiance inébranlable en termes de
chevaux.
C’est celle qui m’a fait affronter l’inconnu et la peur de
la contagion de mes proches en début de pandémie quand elle a pris le COVID et
que son étalon, son autre elle, avait besoin de soins qu’elle n’était pas en
capacité de lui prodiguer. Alors après avoir rempli mon attestation et m’être
protégée comme je pouvais à base de masques, gants, gel hydroalcoolique et
autopersuasion, j’allais récupérer les produits et piquer Dandy Boy chaque matin.
Elle l’aurait fait pour moi.
C’est à moi qu’elle envoyait les annonces qu’elle voyait
pour trouver la future chérie de son Boy, à même de lui faire un petit Baby Boy.
J’aurais fait pareil.
C’est moi qui ai su rapidement quand Xarte, la magnifique frisonne
élue, a fait sa fausse couche.
Je l’aurais prévenue immédiatement aussi.
C’est moi qu’elle a appelé le jour où son âme sœur Dandy Boy
était en détresse vitale. J’avais tout lâché pour la rejoindre, et vivre avec
elle ce terrible moment où la vie le quittait. Ce moment qui est imprimé en moi à
jamais, cette vision de cette larme qui a coulé quand il me regardait juste
avant de rendre son dernier souffle alors que je le caressais.
C’est elle que j’aurais appelé aussi.
C’est moi qui allais la remplacer aux écuries quand elle ne
pouvait pas aller voir Xarte gestante, vestige inespéré de la transmission du
Dandy Boy.
Elle l’aurait fait aussi.
C’est ensemble que nous avons pleuré le décès du poulain de
Xarte quelques jours après sa naissance, emportant avec lui espérances et
actant une réelle fin.
Elle aurait pleuré avec moi.
Alors quand Merlin, jeune étalon frison de toute beauté, a
intégré sa vie et son pré, c’est ensemble que nous nous sommes réjouies de
cette nouvelle aventure.
Il portait en lui l’espoir de nouvelles lignées, avec Kika, la jeune et jolie
Irish Cob fraîchement débarquée, mais surtout avec Xarte, afin de dépasser les
deux pertes précédentes.
Mais voilà, l’Univers est toujours facétieux, il se trouve
que Merlin, aussi beau gosse et kéké des prés qu’il soit, n’avait pas l’appareil
génital idéal pour procréer. En d’autres termes, il se trouve qu’il n’a qu’un
testicule de descendu. Ce qui limite grandement les choses, quoi.
Le temps passant et la gravité ne faisant pas son œuvre, Fanfan commençait à
envisager la possibilité de le castrer, et de clôturer définitivement tout espoir
de descendance.
Les chevaux vivaient donc tous ensemble en troupeau, et j’étais
la personne de confiance pour les avoir à l’œil quand Fanfan et sa famille s’absentaient.
Cet été, pour la première fois, nous les avons tous sortis.
Ensemble.
Une balade hippique et épique.
Mes 2 filles avaient voulu venir.
Mélia, qui ne monte pas à cheval, a pris la plus grande, la plus imposante,
mais la plus sereine : Xarte.
Anaëlle, cavalière assurée, a posé ses fesses sur Kika, pour sa 1ère
sortie en extérieure après son débourrage (en gros, on lui avait mis une selle
et monté dessus 3 fois avant, quoi…).
Fanfan et Olivier se relayaient pour tenir Merlin, et son caractère d’ado entier
plein d’hormones.
Quant à moi, je faisais de l’inédit en me pavanant fièrement sur Bill, l’âne,
qui m’aura montré tout son potentiel clownesque, lui qui jusque là se
contentait d’embarquer mes essuies glaces quand j’allais le voir.
Au retour de cette balade, nous avions une Mélia rayonnante d’avoir retrouvé la
confiance à cheval au point de me dire qu’elle envisageait de remonter, une
Anaëlle épuisée par une Kika qui se traînait vraiment malgré ses incitations jambesques,
une Fanfan et un Olivier heureux de cette sortie mais contents d’être arrivés
sains et saufs et une Aurélie qui aura compris que la réputation des ânes était
tout sauf une légende.
Et puis il y a eu ce message avec une photo en septembre.
Kika accompagnée d’un poulain.
J’ai halluciné.
On s’était bien posé la question d’une gestation de la demoiselle vue son
énergie au point zéro et son bide nous confirmant qu’une selle western et sa
sangle ajustable, c’est bien, mais ni Fanfan ni moi n’avions voulu nous étendre
sur le sujet. Certainement par superstition ou peur de créer un espoir qui
allait de nouveau potentiellement nous décevoir.
Donc quand j’ai vu ce petit poulinou tout noir avec ses chaussettes
blanches, je m’entends hurler de joie.
Dans la foulée au téléphone, Fanfan m’apprends qu’elle s’en doutait mais n’avait
rien dit par superstition, que c’est un mâle, qu’elle l’a découvert en allant
voir les chevaux au pré, que tout va bien et que Blandine, la véto, a déjà mis
une option dessus et que Fanfan en est ravie.
Et là, dans mon cerveau, ça buggue.
Vraiment.
A aucun moment je m’étais dit que Fanfan ne garderait pas le poulain de ses
juments chéries.
Là, ça a débloqué un truc en moi.
Et alors que je suis posée devant ma fenêtre, à observer ce pré où Young a
passé son printemps, je m’entends dire à Fanfan « le prochain ce sera avec
Xarte, ce sera une pouliche et elle sera pour moi ».
Et Fanfan de me répondre : « ben Blandine a dit qu’il y avait de
grandes chances que Xarte soit pleine aussi, et elle n’a pas eu de chaleurs
depuis 1 an, ça ne devrait pas tarder, ok ».
Je raccroche, et je suis sonnée.
Nan mais allo quoi ? Non seulement je n’avais pas prévu
de prendre un cheval, j’ai pas la thune pour, mais en + une pouliche (et qu’est
ce que t’en sais d’abord que ce sera une pouliche madame Irma ?), moi qui
n’avais jamais réussi à m’entendre avec les juments, et surtout je le balance
direct comme ça à ma copine ? Et en plus, elle dit « ok » ?
Ok, on se calme, je dois appeler la voix de la raison.
Celle qui me dira que je suis à côté de la plaque total.
« Allo Maman, tu sais pas quoi ? Xarte va avoir un poulain, ce sera
une pouliche et j’ai dit à Fanfan qu’elle sera pour moi, je sais pas ce qui m’a
pris ! »
Réponse attendue quand la raison est censée parler : « Mais ma puce,
tu n’as pas de sous, tu vas faire comment ? ça va te prendre un temps fou ?
Et avec tes déplacements tu vas faire comment ? ».
Réponse pourtant entendue ce jour-là : « Rhoooo c’est génial, un frison !
Toi qui avais toujours dit petite que tu aurais un grand cheval noir ! Et
en + tu pourras l’atteler ! »
Ok, je ne sais pas ce qui m’a le plus déroutée : le
fait que ma mère connaisse si bien les frisons, qu’elle se voit déjà se balader
en calèche dans les rues de Crémieu alors que la petite n’est pas née, qu’elle
me rappelle ce rêve d’enfant oublié, qu’elle ne parle même pas d’argent elle
qui est toujours la 1ère à me remettre les pieds sur terre à ce
sujet ou simplement qu’elle valide le projet qui n’existait pas juste avant cet
appel.
Mais ce qui était sûr, c’est que la réalité venait de me
mettre un poulain pas encore né dans les pattes.
C’était acté.
Il lui fallait un prénom à cette future pouliche (oui, oui,
ce sera une pouliche on a dit).
Année des P.
Immédiatement, je pense à Plume.
C’est pas aussi fougueux que Tornado ou Eclair, mais cela me correspond.
Je vois bien que Fanfan acquiesce mais n’est pas convaincue.
Mes filles non plus, mais personne ne s’y oppose réellement. Mélia râle un peu,
elle a décidé qu’il y aurait un Y à chaque prénom de nos animaux et avec Plume,
ça colle pas.
Je commence à parler de la future membre de la famille aux proches qui savent
combien c’est un évènement pour moi.
Et on attend la naissance.
Avec un peu de stress, étant donné les précédents de Xarte.
Aucune prise de risque, la future maman ira chez la véto dès les premiers
signes d’imminence de la naissance.
Elle passera 2 semaines chez Blandine, jusqu’au jour J.
Le 23 novembre au matin, je suis réveillée par une photo d’une maman frisonne
et de son bébé qui tète.
C’est bien une fille.
Fanfan passe nous récupérer, Mélia et moi, dans l’après-midi
pour aller les voir.
Dans la voiture, elle me dit « On peut parler du prénom ? J’ai un
truc qui me tape depuis cette nuit, je m’en voudrais de ne pas t’en parler »
Moi : « bien sûr, je t’écoute ! »
« Phoenix »
Je prends une claque à cet instant.
Evidemment que ce sera Phoenix.
Mélia qui écoute la conversation, intervient et dit « et on peut même
mettre un Y ! »
Phoenyx parce qu’elle est née d’une jument qui n’avait pas
pu avoir de bébés jusque-là.
Phoenyx parce que son père n’était pas censé pouvoir transmettre la vie.
Phoenyx parce qu’elle est arrivée hors saison des naissances.
Phoenyx parce qu’elle redonne de la vie là où il n’y en avait plus.
Et Phoenyx parce que cela raisonne et résonne en moi, pour différentes
raisons.
Elle est déjà ma sœur.
Quand j’entre dans l’enclos pour la rencontrer, nos regards
s’attrapent.
Un échange silencieux.
Une confirmation.
Une présence.
Une évidence.
« Tu es là ».
Bonne entrée dans l’année du cheval de feu à toutes et à tous.

Et bonne et grande aventure à venir pour ce gros caractère monté sur ses fines jambes noires.
RépondreSupprimerOn dresse son hongre, on éduque son entier et on discute avec sa jument…
Tu vas avoir de longues conversations
Il y a de fortes chances !
RépondreSupprimerJ'ai beaucoup à apprendre ^^