Fratrie, génétique, coup de pied dans la porte et love

 Quand j’étais orthophoniste, j’avais la joie d’accompagner dans son évolution une demoiselle.

Cette jeune fille présentait des difficultés en lien avec une origine génétique, une dislocation d’un gène spécifique.

Cette miss avait en outre une particularité qui a été la naissance d’un questionnement chez moi : elle avait une sœur jumelle.
Une gémellité homozygote.
Et donc même « anomalie » génétique chez les 2.

Ces 2 sœurs étaient (et sont encore !) complètement identiques physiquement.
En parallèle, même éducation, même milieu socio-culturel, même environnement.

Et pourtant, les 2 jumelles ne présentaient pas du tout les mêmes troubles.
QI différents, difficultés d’apprentissage différentes.
Objectivement, comportementalement, alors que sur le papier, ça devrait être pareil, puisque la cause biologique et l’environnement était les mêmes, il devrait y avoir le même résultat, non ?

Ben non.

Cela signifie qu’il y avait autre chose.
Quelque chose qu’on ne peut pas voir.
Quelque chose qui joue en off.

Cette expérience est toujours restée dans un coin de ma tête comme un mystère à résoudre.

Aujourd’hui, je vois les choses autrement.
Et je comprends la différence entre les 2 jumelles.

Non pas parce que j’ai étudié les liens transgénérationnels et leurs impacts sur chacun de nous.
Mais parce que j’ai remis en question ma relation avec mon propre frère.
On a partagé le même utérus, les mêmes parents, le même environnement.
On devrait bien se comprendre, non ?

Ben non, encore.

Ok, nous ne sommes pas jumeaux, pas du même sexe, nous n’avons pas le même âge.
D’autres facteurs entrent en ligne de compte.

Mais il a fallu que nous en arrivions à ne plus du tout nous comprendre lui et moi pour que je me plonge dans nos vécus respectifs qui pourraient nous aider à trouver un langage commun, et enfin nous comprendre.

Pendant longtemps, je prêchais que nous n’étions pas obligés d’aimer les membres de notre famille.

Je ne pense plus ça.
Non seulement parce qu’aujourd’hui je suis sur un chemin qui me conduit à l’amour de tout (oui oui, même si tu me fais des crasses, je comprends pourquoi tu me les fais, et ça me fait entrer en compassion pour toi, désolée), mais surtout parce que si on m’a flanqué un frangin dans les pattes, c’est qu’il y a bien une raison.

Alors j’ai cherché la raison.
Objectivement.
J’ai enquêté dans les méandres de mon histoire familiale, des transmissions d’une génération à l’autre, j’ai interrogé les membres encore présents (les femmes surtout, les hommes ayant décidé de passer de vie à trépas avant de pouvoir dire la vérité, sympa les mecs), et j’ai commencé à découvrir un début de commencement de compréhension.
Sur moi, sur mon frère.

Et si vous me suivez depuis un moment, vous aurez compris que la prise de conscience est le début du changement.
Chacun choisit alors d’agir différemment ou pas.

Pour ma part, j’ai simplement commencé à regarder mon frère différemment.
Et à l’écouter autrement.
Et le voir vraiment.

Cela prend du temps.
De revenir sur des évènements du passé que l’un a vécu comme blanc et l’autre comme noir.
Cela demande de la sincérité.
D’oser s’ouvrir sur ses émotions sans avoir peur du jugement de l’autre.
Cela demande de virer son égo.
D’accueillir les ressentis de l’autre même si ça pique.
Cela demande des connaissances en psychologie.
De savoir que derrière une parole, un acte, il y a des croyances, des peurs, des interprétations venant de la personne elle-même mais également de celles des autres.

Bref, ça demande du job.
Le job de toute une vie.

Mais c’est un job que nous avons choisi de faire tous les 2.

Aujourd’hui, je constate simplement que des choses ont changé.
Ce n’est pas parfait.
Mais j’accueille cette imperfection qui me montre le chemin de l’apaisement.

Ma relation avec mon frère a changé, avec ses enfants également.
Mais ce que je trouve encore plus beau, c’est l’apaisement de notre maman de voir enfin ses enfants s’entendre.

Et ça, c’est le bénéfice collatéral qui n’était pas le but de la manœuvre, mais la cerise sur le pompon.

Alors oui, mon rouquin de frère a su me rendre dingue dès sa naissance.
En témoigne encore le trou dans la porte de ma chambre, épisode que je ne crois pas avoir encore raconté ici mais qui est le stigmate visible de notre relation et de tout ce qui pouvait se jouer dans l’invisible.
Et qui ravit toujours l’auditoire quand je le raconte.

En gros, suite à un épisode puéril d’agacement frère-sœur (toi-même tu sais si tu as des frères et sœurs), j’en étais arrivée à défoncer la porte de ma chambre avec un coup de pied Doc Martens coquées de colère afin d’éviter de rendre stérile mon frère.
Et bien vous savez quoi ?
Même cet épisode je le vois différemment aujourd’hui.
Je constate que malgré toute la hargne que je ressentais à son égard, je ne l’ai pas touché.
J’ai préféré non seulement me faire mal, mais également risquer les foudres divines maternelles, que de faire du mal à mon petit frère.
Et c’est en ça que finalement j’y vois de l’amour.
Même si c’est maladroit (et douloureux), ça reste du love.

Donc Pierre, Maman, quand on passera les clés de la maison aux futurs acheteurs, faudra bien penser à rappeler que le colmatage de fortune sur la porte de la chambre au fond à gauche est simplement un rappel de l’amour qui régnait dans cette maison.
Deal ?




 

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