Le Malakoff de Proust

 C’est une institution dans la famille.

J’ai nommé les malakoffs des Chocolats des Princes.
Confiserie stéphanoise.

Je ne me rappelle même plus quand ça a commencé tellement ça fait partie de mon package Noël/Jour de l’An/Anniversaire.

Petite, je voyais Papa faire sa commande de chocolats relayée par son Comité d’Entreprise de RVI, dès octobre. Je m’en souviens parce que c’était toujours autour de ma fête.
Et courant décembre, il revenait un soir en mode « Surprise » !
Les bras chargés de boîte de chocolats en tous genres, dont le fameux king malakoff.
Jamais je n’ai goûté meilleur malakoff (et pourtant, j’en ai testé un nombre incalculable avec mon addiction chocolatesque d’alors^^)
On se gavait de chocolats jusqu’en janvier, jusqu’au fameux « ça y est, c’est le dernier », avec une pointe de tristesse mais avec la joie se savoir combien on sera contents de les retrouver l’année suivante.
Il n’existait pas un Noël familial sans chocolats des Princes sur la table.

Puis le collègue qui se chargeait de la commande est parti en retraite.
Evidemment, hors de question de ne pas avoir de chocolats, Papa a pris les choses en main et s’est chargé des commandes.
La tradition familiale s’est changée en entreprise.
J’ai entendu Papa parler des commandes, faire des photocopies des bons, rappeler aux retardataires de bien répondre sinon tant pis pour eux…
C’était devenu son job de l’automne.
Et là, la « surprise ! » a pris la forme de plein de cartons remplis de boîte de chocolats envahissants le garage dès décembre.
Je prenais alors mon rôle d’assistante très à cœur, en aidant Papa à trier les boîtes, faire des lots selon les bons de commande, tout en piochant ici et là quelques douceurs, dans le froid du garage.

Puis Papa est parti.

Le premier automne sans lui avait ce goût de manque, ce truc qu’on ne ferait plus ensemble, avec pourtant l’impossibilité d’imaginer une fin d’année sans malakoffs.
Ce n’était dans le logiciel de personne dans la famille, l’institution malakoffienne ayant désormais imprégné ma propre progéniture.

Maman a alors pris le relais, en passant par notre ancrage stéphanois, j’ai nommé sa sœur, pour qui, elle aussi, Noël = chocolats des princes, et qui bénéficiait auparavant des réductions des commandes groupées.
En décembre 2020, je n’avais plus mon Papa, m’ai j’ai eu mes malakoffs.
Le premier que j’ai mis en bouche avait un goût de nostalgie, de manque.
Le second avait celui des souvenirs du garage, du stress des commandes.
Le troisième m’a rappelé une crise de foie, et m’a fait rire.
Le dernier, en janvier, avait de nouveau le goût de « à l’année prochaine alors ! »

Depuis 2020, les chocolats des Princes sont toujours là, grâce à ma tante pour qui il est désormais normal de se rendre à la confiserie, de laisser mes boîtes dans la chambre de l’EHPAD de Mamie (qui en profite bien au passage, pour elle aussi, c’est sacré !), boîtes récupérées par Maman, qui me les transmet à son tour.

Le mécanisme est désormais bien huilé, et hier soir, les malakoffs sont arrivés à Crémieu, grâce à une chaîne de relayeurs ayant pris son dû chocolaté à chaque transaction.

Forrest Gump avait dit : « la vie c’est comme une boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi on va tomber ».
Là, c'est facile, à chaque fois que j'ouvre la boîte, je sais que j'aurai un malakoff, et que je vais tomber sur du plaisir.
Parce que ce goût-là, il est unique.
Chaque bouchée me lie à Papa, Maman, mes filles, les membres de ma famille, mes souvenirs d’enfance…
La simplicité de la vie, la joie de vivre ces moments de douceur.
La conscience de ça à chaque fois que j’ouvre la boîte.

Mais effectivement, comme Forrest, je ne sais pas quel souvenir va se pointer quand je me saisis du malakoff... Et là, c'est la surprise !

Aujourd’hui, j’apprécie le plaisir de partager ces chocolats avec tous ceux qui ne connaissent pas forcément leur histoire ou leur importance pour moi, mais qui construisent avec moi la suite de ce récit tout simple, en y apportant leur empreinte, en me racontant leurs propres souvenirs, avec cette petite étincelle d’insouciance enfantine qui nous lie pendant que les noisettes viennent se caler dans nos dents.

Et vous, quel est votre malakoff de Proust ?





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